
En 2023, un jury à New York City a jugé que Donald Trump était responsable d’agression sexuelle (au sens du droit civil) dans l’affaire intentée par E. Jean Carroll.
Un jury composé de neuf personnes a rendu son verdict après plusieurs heures de délibérations dans un procès civil qui a débuté fin avril et s’est étalé sur plusieurs semaines. Ce que le verdict dit précisément :
- Le jury a conclu que Trump avait agressé sexuellement E. Jean Carroll dans les années 1990.
- Il a été condamné à verser des dommages et intérêts (plusieurs millions de dollars).
- En revanche, le jury n’a pas retenu le terme juridique spécifique de « viol » tel que défini strictement par la loi de l’État de New York.
Cette condamnation aurait dû le disqualifier aux yeux des mouvements catholiques, normalement peu enclins à se voir représentés par un individu coupable de violences sexuels. Pourtant, le mouvement évangéliste américain a soutenu Donald Trump lors de ses élections successives. Quelles sont donc leurs raisons pour s’acoquiner avec un délinquant sexuel ?
La formule « pacte faustien » peut sembler surtout une métaphore polémique, utile pour critiquer mais peut-être un peu réductrice pour décrire une réalité complexe. Cela n’empêche pas de s’interroger sur les raisons des évangélistes américains pour soutenir un tel personnage bien peu respectueux des préceptes bibliques.
D’abord, il faut comprendre qui sont ces évangéliques américains : un mouvement religieux très divers, mais dont une large partie (notamment les « white evangelicals ») s’est fortement mobilisée en faveur de Donald Trump lors des élections de 2016 et 2020.
Pourquoi ce soutien des évangélistes envers Donald Trump ?
Les questions posées sur le caractère de Trump — notamment les accusations d’inconduite sexuelle, sa liaison présumée avec la star du cinéma pour adultes Stormy Daniels et le procès pour paiement secret qui s’en est suivi — ne changent rien à l’opinion des évangélistes. Pas plus que sa condamnation dans l’affaire d’agression sexuelle envers E. Jean Carroll.
La question est de savoir pourquoi. Qu’est-ce qui pousse tant de gens à considérer cet homme, dont la foi n’est pas particulièrement affirmée, comme un envoyé de Dieu ? Et qu’est-ce que cela révèle plus largement sur le christianisme dans un pays où le nombre de pratiquants est en déclin rapide ?
Plusieurs raisons concrètes expliquent ce choix :
- Les enjeux moraux et juridiques : notamment l’opposition à l’avortement. La nomination de juges conservateurs à la Cour suprême a été décisive pour beaucoup.
- La liberté religieuse : crainte d’un recul face à la sécularisation.
- Un calcul politique : Trump promettait des résultats concrets là où d’autres candidats républicains avaient échoué à leurs yeux.
Si certains chrétiens trouvent plus facile de passer outre les questions de caractère, c’est en partie parce que, durant son premier mandat, Trump a tenu une promesse particulière : nommer des juges anti-avortement à la Cour suprême des États-Unis.
Pourquoi alors parler de « pacte faustien » ?
L’expression renvoie au mythe de Faust — un personnage qui vend son âme au diable en échange de pouvoir. Elle suggère donc que :
- Certains évangéliques auraient mis de côté leurs exigences morales personnelles (comportement, langage, vie privée de Trump),
- En échange de victoires politiques majeures.
Mais cette lecture a ses limites. Beaucoup d’évangéliques ne voient pas leur choix comme une compromission, mais comme :
- Un vote pragmatique, dans un système bipartite où les options sont limitées,
- Une distinction entre le dirigeant imparfait et les politiques qu’il met en œuvre,
- Voire une vision théologique où Dieu peut utiliser des dirigeants imparfaits, argument fréquent dans certains discours religieux.
Parler de « pacte faustien » est une critique morale et symbolique, souvent utilisée par les opposants. Mais du point de vue des acteurs eux-mêmes, il s’agit plutôt d’un calcul stratégique assumé, ancré dans des priorités politiques et religieuses.
Toutefois, les divisions internes chez les évangéliques sont plus importantes qu’on ne le pense au premier abord. Pour approfondir la question, il faut abandonner l’idée d’un bloc homogène : les évangéliques américains sont traversés de lignes de fracture assez nettes — théologiques, raciales, générationnelles et politiques.
Les divisions internes chez les évangélistes
1. Une fracture raciale majeure
Le terme « évangélique » recouvre des réalités très différentes selon l’origine :
- Les évangéliques blancs ont massivement soutenu Donald Trump.
- En revanche, les évangéliques noirs (et dans une moindre mesure latino) ont largement voté démocrate.
Pourquoi cette différence de comportement ?
- Les évangéliques noirs mettent davantage l’accent sur la justice sociale, les inégalités raciales et économiques.
- Ils sont souvent critiques face au discours politique et au style de Trump, perçu comme clivant.
2. Une fracture générationnelle
L’âge joue un rôle important dans cette fracture :
- Les évangéliques plus âgés restent fortement ancrés dans les combats traditionnels (avortement, mariage).
- Les plus jeunes élargissent leurs priorités : climat, pauvreté, immigration.
Certains jeunes croyants se disent même mal à l’aise avec l’alignement politique trop marqué de leur mouvement.
3. Le clivage « principes vs pragmatisme »
C’est probablement la tension la plus profonde.
- Les pragmatiques :
Ils soutiennent Trump pour ses résultats (juges conservateurs, politiques pro-religieuses), même s’ils reconnaissent ses défauts personnels. - Les critiques internes :
Des figures comme Russell Moore (ancien responsable de la Southern Baptist Convention) ont dénoncé :- une perte de crédibilité morale,
- un mélange trop étroit entre foi et pouvoir politique.
4. Les divisions théologiques et culturelles
Même au sein des églises :
- Certains insistent sur une foi centrée sur la transformation personnelle.
- D’autres adoptent une vision plus militante, parfois appelée « nationalisme chrétien », où l’identité religieuse et politique se confondent.
Cette dernière tendance est particulièrement controversée, y compris chez les évangéliques eux-mêmes.
5. Les tensions institutionnelles
Des organisations influentes ont été secouées par ces débats :
- La Southern Baptist Convention a connu des conflits internes sur la politique, la race et le rôle public de l’Église.
- Des pasteurs et leaders ont quitté leurs fonctions ou changé de position publiquement.
Ces divisions révèlent une question plus large : qu’est-ce que signifie être évangélique aujourd’hui aux États-Unis ? Entre identité religieuse, engagement politique et mutations culturelles, le mouvement est en pleine redéfinition.
Si on remonte aux années 1980, on comprend mieux d’où viennent les tensions actuelles entre religion et politique.
La mobilisation des conservateurs chrétiens
1. La naissance de la droite évangélique moderne
Tout s’accélère avec la création de la Moral Majority par Jerry Falwell. L’idée est simple : mobiliser les chrétiens conservateurs comme force politique organisée.
Les thèmes centraux :
- Opposition à l’avortement,
- Défense de la famille « traditionnelle »,
- Rejet de la sécularisation.
Ce mouvement joue un rôle clé dans l’élection de Ronald Reagan. À partir de là, une alliance durable se crée entre évangéliques et Parti républicain.
2. Une stratégie qui fonctionne… mais qui transforme la foi
Dans les décennies suivantes :
- Les évangéliques deviennent un bloc électoral incontournable.
- Les leaders religieux gagnent une influence politique importante.
Mais ce succès a un prix :
- La foi devient de plus en plus associée à une identité politique.
- Les frontières entre conviction religieuse et stratégie partisane se brouillent.
- C’est déjà à cette époque que certains tirent la sonnette d’alarme.
3. L’ère George W. Bush : un équilibre plus « naturel »
Avec Bush (années 2000), beaucoup d’évangéliques se sentent plus à l’aise :
- Il parle leur langage religieux.
- Il incarne personnellement une forme de foi évangélique.
Avec Georges W. Bush, il y a moins de tension entre morale personnelle et pouvoir politique.
4. Rupture avec Trump : continuité stratégique, choc culturel
L’arrivée de Donald Trump change la donne. Certes, il y a une continuité : mêmes objectifs politiques (juges, liberté religieuse, etc.).
Mais il y aussi une rupture radicale :
- Un style brutal, des discours clivant, des insultes constantes envers ses adversaires politiques,
- Une vie personnelle en contradiction avec les standards évangéliques classiques.
C’est là que la fameuse idée de « pacte faustien » prend de l’ampleur. Certaines figures du mouvement évangélique ont fortement soutenu Trump, influençant les fidèles. Les télévangélistes, radios chrétiennes et plateformes en ligne ont créé un écosystème médiatique pour cela. D’autres ont résisté, mais avec moins de visibilité. Les fidèles de la ligne conservatrice classique entretiennent une alliance assumée avec les Républicains. Alors que des critiques internes veulent « dépolitiser » la foi, créant une tension persistante.
Ce qui est frappant, c’est que la question n’est plus seulement politique, mais presque existentielle. L’évangélisme est-il une identité spirituelle… ou une identité culturelle et politique ? Et cette question reste ouverte, avec des effets qui dépassent largement les États-Unis.
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